Les étudiants passent «l’épreuve du Ramadhan» avec succès : «Maranache habssine !»

Ils ne se sont sans doute pas trompés ces étudiants de l’USTHB (le mythique campus de Bab Ezzouar) qui ont choisi de brandir une banderole sur laquelle ils ont écrit, en anglais : «Students are the heart of every revolution», (Les étudiants sont le cœur de toute révolution).

Ils ont démontré encore une fois avec panache hier, à l’occasion de ce 11e mardi consécutif de mobilisation de la communauté universitaire, qu’ils sont effectivement le cœur battant du hirak et son avant-garde pétillante.

Une nouvelle fois, ils ont donné le ton au moment où d’aucuns s’interrogeaient comment le mouvement allait négocier le virage du Ramadhan, comment maintenir la mobilisation quand les organismes sont éprouvés et qu’il faut puiser dans ses ultimes réserves pour maintenir la flamme et poursuivre le combat.

Hier, ils étaient ainsi des centaines à honorer le rendez-vous hebdomadaire des manifs étudiantes. Peu avant 10h, des étudiants de différents campus étaient massés avec leurs pancartes et leurs drapeaux pas loin de la fac centrale, en bas de la rue du 19 Mai 1956 et devant le lycée Delacroix. Il commence à faire chaud. Le cortège se positionne sur la chaussée.

On piaffe d’impatience de battre le pavé. 10h10. Les meneurs donnent le top départ sous le regard indolent de la police. Le cortège bigarré s’ébranle en direction de la Grande-Poste.

D’entrée, les jeunes marcheurs martèlent à l’unisson : «Koul youm massira, maranache habssine» (Chaque jour une marche, on ne s’arrêtera pas). Ils enchaînent par : «Silmiya, silmiya, matalibna char’îya» (Pacifique, pacifique, nos revendications sont légitimes).

Puis arrive le troisième slogan : «Maranache habssine, fi ramdhane khardjine». Un slogan qu’ils répéteront à plusieurs reprises, et qui montre on ne peut plus clairement que le Ramadhan n’a en rien entamé leur détermination et leur énergie militante malgré la baisse de calories. Viennent ensuite les chants patriotiques avec Qassaman et Min Djibalina.

Sur les banderoles alignées sur la première rangée, aux avant-postes du cortège, on peut lire : «Ramadhan karim aux étudiants libres», «Les étudiants de médecine avec le hirak».

On pouvait distinguer également cette autre banderole signée «Comité autonome des étudiants – université d’Alger 2» et ce message solennel : «Personne ne peut voler notre révolution», assorti de cette devise : «Université libre et démocratique».

«Fatrine wella saymine, maranache habssine»

Dans le florilège des pancartes agitées, il est aisé de détecter de savoureux commentaires et autres analyses condensées de l’actualité, faisant preuve d’une épatante perspicacité.

Ainsi, cet étudiant qui a écrit à propos de l’arrestation de Saïd Bouteflika : «Le matin, il emmène Saïd en prison, et le soir, il t’invite à des élections organisées par le gouvernement désigné par Saïd…» Et il termine par : «Innaha el hachwa !» (C’est une farce).

Il convient de noter d’ailleurs que le rejet des élections est l’un des thèmes majeurs qui revenaient sur la plupart des pancartes : «Celui qui a truqué les élections d’hier ne peut organiser des élections honnêtes aujourd’hui», «Contre des élections gérées par la mafia», «Contre le vote du 4 juillet car la Présidence et le gouvernement sont illégitimes»… Le thème du Ramadhan revient là encore sur nombre d’écriteaux : «Fatrine wella saymine, maranache habssine» (Ramadhan ou pas, on ne s’arrêtera pas), «Saimouna samidouna, mazalna thouwar» (A jeun, résistants, toujours révolutionnaires), «Saimouna samidoune, lil intikhabate rafidhoune» (A jeun, résistants, nous refusons les élections)…

«Pas d’élections avec les gangs»

La foule frondeuse n’a pas tardé à occuper les marches et le parvis de la Grande-Poste en chantant en chœur Min Djibalina. On pouvait entendre aussi : «Allah Allah ya baba, djina ennehou el issaba» (On est venus chasser la bande), «Lebled bledna wendirou rayna» (Ce pays est le nôtre et nous ferons ce qui nous plaît)… Certains étudiants sont coiffés de casques jaunes de chantier. Ce sont des promos de l’ENTP, l’Ecole nationale de travaux publics.

Une partie des étudiants a enclenché une marche en s’engageant sur la rue Larbi Ben M’hidi avant de bifurquer vers l’avenue Pasteur. Un cordon de police antiémeute bloquait hermétiquement l’accès au Tunnel des facultés.

Le cortège est redescendu par la rue du 19 Mai 1956 qui passe près du portail principal de la fac centrale. Au long de cette marche, les manifestaient criaient : «Makache intikhabate ya el issabate», «Djazair horra dimocratia», «Maranache habssine, fi ramdhane khardjine»…

Un autre dispositif de police antiémeute dressé au bout de la rue du 19 Mai empêche les étudiants de tourner à droite pour aller vers la place Audin, obligeant la marée humaine à retourner en direction de la Grande-Poste.

La marrée humaine a emprunté ensuite la rue Sergent Addoun avant de remonter par le boulevard Khemisti.

Retour devant la Grande-Poste. La foule vibre avec ferveur en scandant à l’attention du chef d’état-major de l’ANP : «Sorry Gaïd Salah, had echaâb machi djayeh, goulna yetnahaw ga3» (Désolé Gaïd Salah, ce peuple n’est pas dupe, on a dit ils partent tous).

Safa et Marwa, deux sœurs jumelles, toutes deux étudiantes en médecine, manifestent côte à côte. L’une d’elles brandit cet écriteau : «Ramadhan = purification du corps, de l’esprit et du système», tandis que sa sœur a choisi cette punchline de circonstance : «Comment veux-tu que ton Ramadhan soit valide, toi qui romps le jeune avec l’argent du peuple ?» Les deux sœurs semblent en pleine forme. «Les étudiants ne sont pas découragés par le Ramadhan.

En manifestant aujourd’hui, on ouvre la voie aux manifs du vendredi», dit Safa. Sa jumelle enchaîne : «C’est pour signifier que le mouvement va continuer et que le Ramadhan n’est pas du tout un handicap.» Les deux sœurs ne sont guère inquiètes, nous disent-elles, quant à leurs études : «Mon pays avant mon diplôme», résume Safa. Marwa complète : «ça ne sert à rien d’avoir un diplôme et de vivre dans la médiocrité.»

«On veut encourager les gens à sortir le vendredi»

Dany, 22 ans, cheveux longs protégés par un chèche, un vrai look de musicien bohème – lui qui est musicien pratiquant, par ailleurs – a du charisme à revendre.

C’est l’une des figures emblématiques des manifs étudiantes. Dany Chetouane – de son nom complet – est en deuxième année de physique à la fac centrale. «Le Ramadhan ne sera pas un obstacle», rassure-t-il. «La mobilisation doit être plus importante durant le Ramadhan parce qu’on a tendance à penser que tout le monde est fatigué, que ennass tefchel, durant cette période.

Donc ces manifestations d’aujourd’hui, c’est pour dire qu’on est là. Le but aussi est de gêner l’Etat. Le Ramadhan n’agit pas que sur nous, eux aussi (les agents de l’ordre) sont à jeun.

On avait peur surtout pour les marches populaires, le vendredi. Notre objectif est d’encourager les gens à sortir le vendredi.

Nous, on donne le coup de pied de départ, on lance les revendications, et c’est au peuple de continuer.» Commentant les derniers rebondissements de l’actualité, Dany fera remarquer que «souvent Gaïd Salah annonce ses décisions le mardi pour captiver la couverture médiatique, il veut occuper l’espace médiatique alors que le mardi, normalement, ce sont les manifs des étudiants».

Concernant la feuille de route d’AGS, Dany est catégorique : «Les dernières annonces, franchement, ça ne nous a pas convaincus. On sait que ce régime essaie de jouer carte après carte pour calmer l’opinion publique.

Et on est là justement pour montrer qu’on n’est pas tombés dans le panneau. Nous, on revendique un changement radical. On veut couper le système par les racines, on ne veut pas juste changer des pions, les têtes qu’on voit. Il y a un système caché qui dirige tout. C’est ce système qu’on veut changer.»

Elwatan

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